[roman] « Article 353 du code pénal » Tanguy Viel

Nous sommes sur une presqu’île de la rade de Brest, à l’aube des années 2000. Pour Martial Kermeur, il y a le chômage depuis la fermeture de l’arsenal, le divorce, le fils à élever tout seul, la torpeur des jours vides, la déprime qui s’insinue et l’alcool pour compagnie… Et puis, un jour, arrivent les indemnités de licenciement des arsenaux : 400000 francs ! De quoi s’offrir le bateau rêvé ! Mais Kermeur finalement ne fait pas ce choix-là, préférant, pour assurer l’avenir de son fils, investir dans le projet de station balnéaire d’Antoine Lazenec.

Sur aucune mer du monde, même aussi près d’une côte, un homme n’aime se retrouver dans l’eau tout habillé – la surprise que c’est pour le corps de changer subitement d’élément, quand l’instant d’avant le même homme aussi bien bavardait sur le banc d’un bateau, à préparer ses lignes sur le balcon arrière, et puis l’instant d’après, voilà, un autre monde, des litres d’eau salée, le froid qui engourdit et jusqu’au poids des vêtements qui empêche de nager. (p. 7)

Aujourd’hui, dans le bureau du juge, Martial Kermeur le reconnaît : oui, il a bel et bien jeté à la mer son « ami » le promoteur immobilier Antoine Lazenec. Face au juge, en un lent monologue, il remonte le fil de sa vie pour expliquer son crime : il dévoile peu à peu sa vérité, explique ce qui est arrivé, ce qui l’a amené à commettre ce geste fou… Et si au début de sa confession, Martial Kermeur, avare de mots, paraît froid, petit à petit son récit se construit, s’amplifie, s’humanise. Derrière la parole hésitante, on devine ce qui est tu : la confiance en soi évanouie, le regard du fils difficile à soutenir, l’honneur de père réduit à minima et l’espoir racorni…

[…] il faut parler, oui, il faut parler et faire de la lumière partout, oui, dans toutes les enfances, il ne faut pas laisser la nuit ni l’inquiétude gagner. Maintenant je sait, monsieur le juge, je sais comment on transmet tant de mauvaises choses à un fils, si sous l’absence de phrases il y a toujours tant d’air chargé qui va de l’un vers l’autre, selon cette porosité des choses qui circulent dans une cuisine le soir quand on dîne l’un en face de l’autre, et que peut-être, dans la trame des jours qui s’enchaînent, tous ces repas où il m’a raconté sa journée de collège et le métier qu’il voudrait faire plus tard, tous ces soirs où je ne l’écoutais pas vraiment, cela, croyez-moi, ça travaille comme une nappe phréatique qui hésiterait à trouver sa résurgence. Et vous, père en forme de rocher absent, ce n’est pas la peine d’essayer de mentir, ce n’est pas la peine de dire « si, bien sûr, je t’écoute » parce qu’il sait, n’importe quel enfant sait parfaitement si on n’écoute pas, si on refait à l’infini je ne sais pas quelle boucle dans son esprit, comme une vitre devant les yeux qui vous sépare du monde et alors, à mesure que votre pensée à l’air de vous emmurer, votre enfant, vous ne le savez pas encore, vous l’abandonnez sur place. (p 92-93)

Dans ce roman noir, point de suspense donc, dès la première page le criminel est connu. Mais l’énigme ici est plus psychologique que policière : Tanguy Viel décortique les tourments de l’âme humaine et ouvre une réflexion sur les notions de culpabilité et de justice. Car d’emblée l’auteur place le lecteur du côté du criminel et, au cours du récit, si on ne l’excuse pas, on en vient tout du moins à le comprendre. Tanguy Viel pose ainsi la question de la légitimité de la violence face à celle, croissante, de la société : comment devient-on coupable à force d’être victime. Car le roman possède aussi une dimension politique et sociale : il parle de la France d’aujourd’hui et des ravages d’un capitalisme débridé et cynique.

L’écriture de Tanguy Viel est simple et sèche, son style court et précis, et pourtant son récit possède une indéniable intensité et une profonde émotion, notamment dans l’évocation, belle et pudique, de la relation de Martial à son fils, qui ouvre une réflexion sur la paternité, ses bonheurs, ses doutes et ses impasses.

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⭐⭐ Tanguy Viel, Article 353 du code pénal, Les Editions de Minuit, 2017, 173 pages, 14,50 €.

Lire & délires Thématique : La Bretagne.

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