[roman] « Un cheval entre dans un bar » David Grossman

C’est l’histoire d’un mec qui fait des blagues sur la scène d’un bar miteux de Netanya en Israël. Dovalé débite des plaisanteries salaces, grimace, gesticule, éructe, interpelle le public, l’invective… il provoque et choque, déclenche autant les rires que les hués. Le public est tour à tour hilare, captivé, agacé, scandalisé. Mais petit à petit le show dérape et se délite : à ses sarcasmes, Dovalé mêle des réflexions sur la mort, la Shoah, la religion, la situation politique en Israël, et des confidences personnelles. Dovalé se dévoile peu à peu et révèle les déchirures de son existence, ses souffrances, ses regrets et ses remords… Sous le baratin cynique du clown perce l’intime.

Mais à mesure que Dovalé abandonne les pitreries, les spectateurs fuient. Certains restent pourtant, notamment cet homme assis seul au fond de la salle, le juge Avishaï Lazar, ami d’enfance de Dovalé. Convié – convoqué – par Dovalé à venir voir son one-man-show, le juge assiste, mal à l’aise, à ce spectacle pitoyable, cette logorrhée délirante, et cherche à comprendre ce qui se joue sous ses yeux. Que cherche Dovalé ? A quel règlement de comptes nous convie-t-il ?

En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, quand il relève le visage vers le projecteur, la lumière engendre une illusion : un gamin de cinquante-sept ans se reflète dans un vieillard de quatorze. (p. 212)

Au début, le lecteur se sent un peu perdu, déconcerté par les provocations de Dovalé et son discours brouillon : on se demande où l’auteur veut en venir. Malgré tout, on poursuit ce récit insolite car, petit à petit, sous les rires de façade, on devine le drame affleurer, on perçoit les blessures d’enfance et les larmes trop longtemps contenues… Et le roman devient alors poignant.

Le récit se maintient ainsi sur une ligne de crête, en équilibre précaire entre drôlerie et désespérance, entre fascination et répulsion. Si des blagues s’y racontent, rien n’y est vraiment drôle. Sous ses aspects de farce pathétique, c’est de la vie que parle ce roman, des trahisons qui émaillent nos existences, de notre incapacité à comprendre la douleur des autres, de ces traumatismes qui changent une vie. Un cheval entre dans un bar est roman déchirant sur la perte, le deuil et la rédemption. Un cheval entre dans un bar est une blague dont on ne connaîtra pas la chute.

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⭐ David Grossman, Un cheval entre dans un bar (Souss ehad nikhnass le-bar), traduit de l’hébreu par Nicolas Weill, éditions du Seuil, 2015 (2104), 227 pages, 19 €.

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