[mini-chronique : roman] « Murambi, le livre des ossements » Boubacar Boris Diop

Murambi est plus qu’un roman, c’est un témoignage issu d’une enquête de l’écrivain sénégalais venu au Rwanda en 1998, quatre ans après le génocide tutsi, pour tenter de comprendre comment ce génocide a été possible. Dans son récit des personnages se croisent avant, pendant et après les événements, et se racontent : il y a Faustin, membre des milices des massacreurs ; Jessica la résistante ; Cornelius l’émigré tutsi qui revient au pays ; le colonel Perrin, officier de l’armée française… Les paroles des témoins passifs, des bourreaux et des suppliciés se mêlent pour tenter de donner du sens à l’inconcevable. Murambi est un roman puissant, terrible, tragique et beau.

Il n’entendait pas se résigner par son silence à la victoire définitive des assassins. […] Il dirait inlassablement l’horreur. Avec des mots-machettes, des mots-gourdins, des mots hérissés de clous, des mots nus et […] des mots couverts de sang et de merde. Cela, il pouvait le faire, car il voyait aussi le génocide des Tutsi du Rwanda une grande leçon de simplicité. Tout chroniqueur peut au moins y apprendre – chose essentielle à son art – à appeler les monstres par leur nom. (p. 231)

Elle-même, était-elle morte ou vivante ? Cornelius aurait voulu pouvoir poser cette question à ceux qui, sous prétexte de dresser le compte exact des victimes du génocide, se jetaient furieusement des chiffres à la tête. Un million de victimes. N’exagérons pas, monsieur, il n’y a eu, après tout, que huit cent mille morts au Rwanda. Non, un million deux cent mille. Beaucoup plus. Un peu moins. Il avait envie de leur demander quelle était la place de la jeune femme en noir dans leurs statistiques et leurs graphiques. C’était pourtant si facile à comprendre : après une histoire pareille, tout le monde est, de toute façon, un peu mort. Il restait peut-être moins de vie dans les veines de l’inconnue que parmi les ossements de Murambi.
Cependant, la jeune femme en noir était l’ombre que guettait depuis longtemps le petit matin.
Cornelius décida de l’attendre.
Il lui fallait voir son visage, écouter sa voix. Elle n’avait aucune raison de se cacher et lui, il avait le devoir de se tenir au plus près de toutes les douleurs. Il voulait dire à la jeune femme en noir […] que les morts de Murambi font des rêves, eux aussi, et que leur plus ardent désir est la résurrection des vivants. (p. 233-234)

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⭐⭐⭐ Boubacar Boris Diop, Murambi, le livre des ossements, éditions Zulma, 2011 (2000), 268 pages, 18 €.

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