[roman] « Les Âmes grises » Philippe Claudel

Je ne sais pas trop par où commencer. C’est bien difficile. Il y a tout ce temps parti, que les mots ne reprendront jamais, et les visages aussi, les sourires, les plaies. Mais il faut tout de même que j’essaie de dire. De dire ce qui depuis vingt ans me travaille le cœur. Les remords et les grandes questions. Il faut que j’ouvre au couteau le mystère comme un ventre, et que j’y plonge à pleines mains, même si rien ne changera rien à rien. (p. 11)

Tout débute sur les rives de la Guerlante, rivière étroite et sinueuse de l’Est de la France. En ce début de décembre 1917, alors que la Grande Guerre, chaque jour, fauche par millier à seulement quelques lieues de là, on découvre au bord du ru le corps d’une enfant du village, étranglée.

Vingt ans après, un homme revient sur ces événements tragiques qui ont marqué tant son village que son existence : il était alors chargé de l’enquête mais, miné par un drame personnel, il n’avait pas su (ou pu) dénouer l’écheveau d’indices discordants et de connivences entre notables qui la brouillait. C’est donc à la fois un drame public et un drame intime qui nous sont contés : à la cruauté d’une affaire criminelle sordide se superpose la douleur et la culpabilité d’un témoin qui dévoile, 20 ans après, ses doutes, ses remords et ses insuffisances. Les souvenirs du narrateur se télescopent, l’histoire va et vient dans les différents temps de l’affaire, les témoignages divergent et les faits se contredisent car, comme souvent, les criminels sont aussi des victimes.

« Les salauds, les saints, j’en ai jamais vu. Rien n’est ni tout noir, ni tout blanc, c’est le gris qui gagne. Les hommes et leurs âmes, c’est pareil… T’est une âme grise, joliment grise, comme nous tous…
– Des mots tout ça…
– Qu’est-ce qu’ils t’ont fait les mots ? » (p. 134)

Philippe Claudel est un magnifique peintre d’atmosphère ! La Grande Guerre, qu’on ne voit jamais dans ce roman, l’ombre pourtant d’un voile oppressant : dans ce village situé à quelques kilomètres du front se croisent les soldats qui se saoulent, chantent et baisent avant d’aller mourir avec, en sens inverse, la procession macabre de ceux qui reviennent du front : les éclopés, les gueules cassées et tous ceux qui ont perdu la raison sur le champ de bataille… Avec la simple évocation d’une lointaine canonnade, d’un éclair de feu au cœur de la nuit, de fumées puantes et de murs qui tremblent, nous sommes au cœur de l’effroi.

Pourtant, malgré la guerre qui fait rage juste à côté, le village garde son flegme et son organisation sociale bien hiérarchisée : dans la rue, on se découvre devant les notables, ces tout-puissants qui ont leur table réservée au Rébillon et leur banc gravé à l’église, tandis que les miséreux crient famine et trafiquent on ne sait quoi pour survivre… Et quand le cadavre de « Belle de jour », l’enfant chérie de tous, est retrouvé, les soupçons ne savent vers qui porter : le procureur Destinat, grave, triste et hautain, qui vit seul dans son château depuis le décès de sa femme, ou le petit breton déserteur ?

Philipe Claudel est aussi un magnifique portraitiste : une phrase, une image, et on hait le juge Mierck qui, penché sur le cadavre de la fillette, exige des œufs mollets (baveux, les œufs mollets) et s’en délecte tout autant que du drame ; et on tombe sous le charme de la douce et mystérieuse institutrice ; et on sourit du franc parler de Joséphine, la tanneuse de peaux de lapin ; et on s’émeut d’une mère perdant la vie en la donnant…

Les Âmes grises est un roman sobre (parfois un peu aride), plein d’émotions contenues. Malgré la mort omniprésente, ce récit est incroyablement vivant et captivant. C’est un roman éprouvant, mais beau et touchant. Un roman qui, sans emphase, démontre que la douleur n’est pas comptable, ou opposable : rien, pas même les millions de morts de tranchés, ne permet de relativiser l’assassinat d’une fillette ou l’agonie d’une femme aimée.

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⭐⭐ Philippe Claude, Les Âme grises, éditions Le Livre de Poche, 2006 (2003), 279 pages, 6,50 €.

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6 commentaires sur “[roman] « Les Âmes grises » Philippe Claudel

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  1. Tu en parles très bien. J’ai découvert Philippe Claudel avec ce roman, qui a laissé une empreinte assez forte. Le rapport de Brodeck m’a marquée également..

    1. J’avoue ne pas avoir lu ses derniers romans… Mais « Le Rapport de Brodeck » est une merveille ! On y retrouve d’ailleurs beaucoup du style de « Les Âmes grises ».

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