[roman] « La boutique aux miracles » Jorge Amado

La voiture mortuaire et les autobus archi-pleins partent en direction du cimetière de Quintas où, sur les terres de sa confrérie catholique, Ojuobá, les yeux de Shangô, a droit à une concession perpétuelle. Une automobile à gazogène suit le cortège, amenant le professeur Azevêdo et le poète Simôes, les deux seuls à être venus là parce que le défunt avait écrit quatre livres, avait discuté des théories, avait polémiqué avec les savants de l’époque, avait réfuté la pseudo-science officielle, s’élevant contre elle pour la démolir. Les autres étaient venus pour dire au revoir à un vieux bonhomme plein de savoir et de finesse, de bon conseil et d’expérience, causeur de renom, buveur fameux, coureur de jupons jusqu’à la fin, inlassable faiseur d’enfants, le préféré des orishás, le confident des secrets, un vieux bonhomme grandement respecté, presque un sorcier, Ojuobá. (p. 65)

Pedro Archango, fils de Bahia, est un homme plein d’esprit et de charme, un séducteur, un amoureux des femmes (qui le lui rendent bien), un faiseur de miracles, un « obá de candomblé ». C’est aussi un écrivain autodidacte engagé dont les écrits valorisant les traditions populaires et prônant le métissage et le multiculturalisme déplaisent fortement à l’élite aristocratique et aux intellectuels locaux, l’oligarchie de riches propriétaires et d’élus qui, presque tous, en ce début de XXe siècle, sont partisans de la suprématie des Blancs et de la « pureté du sang ». À sa mort, la « bonne société » s’empresse de les oublier, lui et ses écrits. Pourtant, lorsque vingt ans plus tard, en 1968 (le Brésil et alors en pleine dictature militaire), un Prix Nobel américain débarque au Brésil pour le célébrer et vanter l’inestimable valeur de ses écrits, ces mêmes intellectuels s’en font le porte-parole, se l’approprie, jusqu’à lui inventer de toutes pièces une vie « exemplaire » : Pedro Archango devient une figure adulée dont on gomme l’engagement politique, dont on lisse la pensée afin qu’elle devienne « acceptable », dont on réinvente la vie…

Un vrai grand moment de bonheur que cette boutique aux miracles ! Jorge Amado y rend un vibrant hommage à la culture bahianaise ; il met en évidence et célèbre son identité complexe et métissée, issue du substrat indien, de l’apport des Portugais, des africains et des métis, tout en pointant du doigt les contradictions politiques et les inégalités sociales de son pays. Son roman dénonce avec force mais aussi fantaisie les rapports de classes difficiles et les injustices sociales qui rongeaient (ce roman est initialement paru au Brésil en 1969) et rongent encore le Brésil.

Ce roman est aussi un hymne aux traditions populaires, au cadomblé et à tous les folklores, mythes, mysticismes et coutumes qui en découlent (terreiro, capoiera, macumba, carnaval… et cachaça !), toutes ces formes de cultures populaires qui furent interdites et réprimées dans les années 1920 et qui font aujourd’hui la richesse et l’identité brésilienne.

[…] Pedro Archanjo lit – il lit ou il sait de mémoire ? – la phrase initiale, son cri de guerre, son mot d’ordre, le résumé de son savoir, sa vérité : « Métis est le visage du peuple brésilien, métisse est sa culture. » (p 188)

De plus, ce roman, mené sur un rythme de carnaval, foisonnant et bariolé, grouille d’une foultitude de personnages merveilleux : putes, nègres et métis, vagabonds et miséreux, gamins des rues… tous sont placés sous le signe de la joie de vivre qui dépasse toutes les misères ; pauvres sans être triste, batailleurs, exploités sans être vaincus… Les notables habitent ailleurs ; ce roman est un hymne aux gens de peu.

Le récit n’a rien de linéaire : il débute sur la crise cardiaque fatale à Pedro puis, d’analepses en prolepses, il retrace toute sa vie en épisodes épiques. De plus, la narration est portée par le poète Fausto Pena qui, après la mort de Pedro, s’est donné pour mission de le réhabilité et qui parsème son travail biographique d’éléments autobiographiques… Bref, on s’y perd un peu par moments. Quant au style, il allie verve et sensualité, il est foisonnant et loufoque, émaillé d’oralité et d’expressions vernaculaires, parfois un peu « trop », lyrique, baroque et excessif, mais tellement réjouissant !

La boutique aux miracles est une œuvre forte et engagée qui allie réalisme, fantaisie, poésie, humour, tendresse et humanisme… Bref, c’est brillant, un peu foutraque, mais brillant !

Pedro Archanjo Ojuobá vient en dansant, il n’est pas un, il est plusieurs, innombrable, multiple, vieux, quadragénaire, jeune homme, adolescent, coureur, danseur, beau parleur, franc buveur, rebelle, séditieux, gréviste, bagarreur, joueur de viole et de guitare, amoureux, tendre amant, étalon , écrivain, savant, un sorcier.
Tous pauvres, mulâtres et miséreux. (p. 442)

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⭐⭐⭐ Jorge Amado, La boutique aux miracles (Tenda dos milagres), traduit du portugais (Brésil) par Alice Raillard, éditions J’ai lu, 446 pages, 8,40 €.

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2 commentaires sur “[roman] « La boutique aux miracles » Jorge Amado

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  1. J’aime beaucoup cet auteur, et ses récits très vivants, voire truculents. Tieta d’Agreste, notamment, est excellent ! Je n’ai pas lu ce titre mais je note…

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