[roman] « Dans les prairies étoilées » Marie-Sabine Roger

Merlin et Prune, jeune couple de quinquagénaires, ont réalisé leur rêve : ils viennent d’acheter et d’aménager dans une maison à retaper perdue en pleine campagne. Pendant que Prune s’occupe des rénovations (et de leurs lot de d’imprévus et de désagréments), Merlin se consacre à l’écriture de sa BD et à l’illustration d’une encyclopédie d’oiseaux. Tout va pour le mieux.

« Nous avions la maison depuis près de six mois. Prune débordait d’idées poétiques et folles. Je barbotais dans la béatitude comme un pruneau dans l’Armagnac. C’est alors que. » (p. 39)

C’est alors que meurt Laurent, le meilleur ami de Merlin, celui qui lui a inspiré le personnage de Jim Oregon, le héros de sa BD western-futuriste. Comment Merlin va-t-il vivre la disparition de son « père spirituel et professeur émérite en whisky » ? Et comment va-t-il mettre en œuvre les contraintes que Laurent lui impose dans son testament ?

L’écriture de Marie-Sabine Roger, nourrit de jeux de mots et d’expressions imagées, est vive et malicieuse et d’une grande justesse. Elle nous fait basculer du rire aux larmes avec désinvolture, elle nous charme et nous rive à cette belle histoire d’amour et d’amitié.

Et puis, il y a cette galerie de personnages hors du commun, tous plus cocasses et attachants les uns que les autres : Prune, à la fois fantasque et bourrée de bon sens, sans conteste l’ancrage de Merlin ; Merlin le rêveur, qui vit à la frontière entre fiction et réalité et se laisse influencé par ses personnages qui lui chuchotent à l’oreille ; Jim Oregon, le héros de fiction qui prend vie et donne son avis ; Cirrhose le chat hargneux ; Laurent le taiseux ; Lolie et Genaro, « les intégristes de la démocratie » ; Oncle Albert (94 ans !) qui feint les syncopes pour échapper à Tante Foune la teigneuse… Nous les aimons tous et les quittons avec regret.

« Je la connais, cette angoisse du lecteur, lorsque le point final approche. Cette tristesse, ce refus, quand il ne reste que quelques pages, à peine. Lorsqu’on sait qu’on saura, bientôt. Plus de suspense, plus de surprises, ni aucune raison d’espérer autre chose. La pièce jouée jusqu’au tout dernier mot de la dernière rime. La frustration ultime, si la fin ne nous convient pas. Et cette sensation tellement particulière, ce doux plaisir mélancolique à refermer le livre si, par bonheur, on l’a aimé.
C’est heures, ces jours passés avec des personnages auxquels ont s’était attachés, qui nous suivaient dans la journée, petites ombres à nos semelles. Dans notre dos, petites ailes. […]
Nos rendez-vous durant des week-end de pluie fine, et nos soirs avec eux, sous la couette, intimes, dans la lueur complice des lampes de chevet.[…]
Comment leur dire adieu, à tous ces personnages en quête de lecteurs, dont certains semblaient plus vivants et plus vrais que nos propres voisins, nos parents ou nos frères, et qui nous ont entraînés après eux dans leur monde. […]
Ces acteurs principaux, ces précieux seconds rôles, ces braves figurants, qui nous appartenaient comme de vieux amis, comment se passer d’eux quand l’histoire s’achève, qu’elle s’efface, si ce n’est en étant infidèles, en recherchant ailleurs des histoires nouvelles, d’autres frissons, d’autres oublis ? » (p. 308-309)

Dans les prairies étoilées est un roman hédoniste, nourri des petits plaisirs de la vie (fumer la pipe, déguster un bon vin, se plonger dans un livre) et des silences, verbiages, chicanes et railleries qui font les grandes amitiés. C’est un roman plein de charme, de tendresse, de poésie et de fantaisie. C’est un roman qui parle des affres de la création, de la vie de couple, de l’amitié, de l’amour, du temps qui passe, du deuil… C’est à la fois drôle et émouvant, c’est bourré d’humanité et bizarrement revigorant !

« À ta santé, bonhomme.
À tous les jours passés. Au futur qui nous reste.
Au présent, parce que c’est à jamais le seul des temps qui compte.
Le seul qui fait de nous des êtres immortels. » (p. 159)

______________________________

⭐⭐⭐ Marie-Sabine Roger, Dans les prairies étoilées, éditions Actes Sud, collection Babel, 2019 (2016), 324 pages, 8,80 €.

6 commentaires sur “[roman] « Dans les prairies étoilées » Marie-Sabine Roger

Ajouter un commentaire

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :