[roman] « Au plus noir de la nuit » André Brink

Savoir qui je suis. Me définir grâce au pourquoi et au comment de sa mort à elle. Tout énumérer, tout nommer, sans chercher à déterminer ce qu’un homme peut connaître de l’homme, mais simplement ce que j’ose connaître de moi-même. (p. 17)

Afrique du Sud, années 1960. Joseph Malan a été arrêté, torturé et condamné à mort pour avoir, lui l’homme métis, aimé (et tué?) une blanche. C’est de sa cellule qu’il nous raconte son parcours : une enfance pauvre à la ferme du « baas » (le patron, blanc) ; l’amour des mots, très tôt, et les livres piqués au maître ; le théâtre, découvert par hasard, qui le happe… Il deviendra comédien, partira à Londres faire carrière, connaîtra le succès. Et choisira de revenir au pays pour combattre de l’intérieur, fonder la première troupe itinérante de « théâtre de couleur » et faire résonner une autre voix que celle de la ségrégation, que celle de l’apartheid. Avec sa troupe, il rencontrera la répression policière, la censure. Et puis il rencontrera et aimera, difficilement, follement, Jessica.

Je peux dire : Jessica.
Je peux dire : Je t’aime. […]
Je peux dire : Jessica Thomson, cheveux blond cendré, menton volontaire, rainures singulières sur l’ongle du pouce, petits seins ronds parfaits semblables à ceux que peignaient les artistes de la naïve époque préraphaélite, douce peau si étrangement blanche, opposée à la mienne si foncée, faisant l’amour dans la sombre lumière de l’aube. (p. 18)

Tout cela, Joseph nous le raconte donc a posteriori, dans la solitude de sa cellule. Et l’accusé devient peu à peu accusateur : son récit dénonce une société injuste, raciste, sclérosée et meurtrière. Il nous fait ressentir la chape étouffante de l’apartheid, cette tension permanente entre l’aspiration vitale à la liberté et l’étau qui écrase et broie. Tout en clair obscur, son récit est autant empreint de beauté et d’exultation que de colère. C’est profond, précis, sensuel, sensible, douloureux, violent… Et la méditation de Joseph monte crescendo vers l’impasse fatale.

– Et un jour ? … a-t-elle murmuré. Penses-tu que nous atteindrons un monde de paix, un monde sans violence, un monde de dignité ?
– Non. Je ne crois pas en l’Utopie. Il est impossible que ce monde devienne un jour vraiment bon ou vraiment beau. Mais il peut être un peu meilleur qu’il n’est : et, si je ne me bats pas pour préserver cette possibilité, tout sera noyé dans le sang. (p. 400-401)

Au plus noir de la nuit est un terrible roman d’amour ; amour des mots, amour de l’art, amour des autres, amour d’un pays, amour d’une culture, amour d’une femme… C’est bouleversant.

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❤ André Brink, Au plus noir de la nuit (Looking on darkness), traduit de l’anglais par Robert Fouques-Duparc, éditions Le Livre de Poche, 1997 (1974), 537 pages.

Du même auteur : Une saison blanche et sèche.

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6 commentaires sur “[roman] « Au plus noir de la nuit » André Brink

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  1. Tu me tentes énormément !
    D’André Brink, je n’ai toujours rien lu, alors que « Une saison blanche et sèche » attend toujours son tour, quelques part, sur mes étagères.

  2. J’avais adoré Une saison blanche et sèche quand j’étais ado. J’ai essayé depuis d’en lire d’autres, mais je trouve son écriture un peu datée.

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