[mini-chronique : roman] « L’intérieur de la nuit » Léonora Miano

Un petit village de brousse encerclé de collines, quelque part au centre de l’Afrique. Pour faire vivre la communauté, les femmes restent au village et cultivent la terre tandis que les hommes vont gagner quelque argent à la ville. Ayané, partie étudier en France, revient au village auprès de sa mère mourante. Et soudain la chronique bascule dans l’horreur : une nuit, des hommes en armes viennent imposer la barbarie. Les miliciens regroupent la population faite de femmes, d’enfants et de vieillards et exigent que leur soient livrés des garçons et des filles pour soutenir l’effort de guerre contre les « envahisseurs » nordistes, et pour autre chose aussi, une autre chose indicible. Qui osera s’opposer au supplice ? Qui en sera complice ?

Le hurlement envahit la nuit, grimpa par-delà les collines, sembla atteindre la cime des arbres, et chaque villageois le reçu en plein cœur. De là où elle se trouvait, Ayané sentit son sang se glacer. Elle avait rampé jusqu’au jardin de sa mère, derrière la maison de ses parents, en se demandant où s’enfuir. Au bout d’un moment, elle se retrouverait fatalement à découvert. En entendant ce hurlement à la fois guttural et perçant, elle sut qu’elle ne pourrait aller plus loin. Son corps entier était pris de spasmes, et le souffle avait fui ses poumons. Une sueur froide lui glissait sur le front et entre le omoplates. Elle sut, comme chacun de ceux qui étaient assis sous les arbres et qu’elle ne voyait plus, que jamais de sa vie elle n’avait eu si peur. […]
Le cri avait fini par s’éteindre, après avoir rebondi de longues minutes durant sur les flancs des collines. Il avait heurté les mottes de terre qui l’avaient envoyé dinguer très haut sur la paroi noire du ciel, lequel l’avait finalement rejeté sur la terre, afin qu’il mourût dans un gémissement sur les lèvres de l’enfant qui s’évanouit. (p. 119-120)

L’intérieur de la nuit est un récit tendu et douloureux, au style aussi âpre que le propos, aux accents de tragédie. C’est un récit puissant et dérangeant, qui questionne les notions du bien et du mal, de la responsabilité et de la culpabilité. C’est aussi un regard critique sur l’exil, sur l’identité africaine, sur le post-colonialisme, sur le poids des traditions, sur la condition des femmes…

Celles qui n’avaient que des filles les faisaient filer droit. Elles leur apprenaient à vivre comme elles l’avaient fait elles-mêmes. Les dents serrées, le dos bien rigide, l’espérance vaincue. Les filles se marieraient, enfanteraient, se tairaient. Leur vie passée à ruminer des rêves irréalisables s’écouleraient à grands flots d’amertume muette. Comme leurs mères, elles ne verraient absolument aucune raison de souhaiter autre chose aux filles qui leur naîtraient, de se battre pour leur offrir une autre vie. Une existence au cours de laquelle on ne se sentirait pas contrainte de régenter le quotidien de sa progéniture, pour enfin se sentir importante. Une destinée qui ne tracerait pas cette figure imposée du mépris et des mauvais traitements infligés aux brus afin de sa venger piètrement de ce qu’on avait supporté. Parce que la vie, c’était ça. Un serpent qui se mordait la queue. (p. 14-15)

Ces filles-là n’avaient apparemment rien en commun avec celles qu’Ayané avait laissées au village, et qui n’avaient pas la curiosité d’aller voir au-delà des collines bordant leur horizon. Les coyotes prenaient toutes seules leurs décisions, et leurs parents, généralement pauvres, n’y trouvaient rien à redire. Non seulement leurs filles faisaient des études, mais en plus, elles les nourrissaient et entretenaient la fratrie. Elles remplissaient parfaitement leur rôle de bâton de vieillesse, ce pourquoi elles étaient venues au monde. Il y avait néanmoins une indiscutable similitude entre elles et les villageoises. Outre le poids du monde posé sur leurs épaules, il y avait ce cadavre qu’elles trimbalaient au fond d’elles, depuis le premier jour. Celui du rêve dont la dépouille avait été mise au tombeau pour l’éternité. Il y avait bien assez d’hommes pour avoir des lubies. La noblesse des femmes, ce n’était pas la pureté, ce n’était pas la soumission, ce n’était pas la faculté de se relever de tout. La noblesse des femmes, c’était d’avoir immolé la chimère. (p. 44)

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⭐⭐ Léonora Miano, L’intérieur de la nuit, éditions Plon, collection Pocket, 2006 (2005), 213 pages, 6,95 €.

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4 commentaires sur “[mini-chronique : roman] « L’intérieur de la nuit » Léonora Miano

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  1. Un texte qui m’a profondément marquée.tant les différents thèmes sont croisés dans un propos percutant. A lire absolument pour moi.

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