[roman] « La chute » Albert Camus

La chute est le récit d’une confession, celle d’un homme à un autre, rencontré dans un bar d’Amsterdam. Jean-Baptiste Clamence, ancien avocat parisien, relate, sous la forme d’un monologue, l’évènement qui a bouleversé sa vie : un soir, en rentrant chez lui, il passe sur un pont duquel il entend une jeune femme se jeter. Il ne lui porte pas secours. Et la chute de la jeune femme déclenche la chute morale et sociale de Clamence : sa culpabilité gonfle peu à peu au point de devenir une obsession. Ce jeune homme petit bourgeois, séducteur, imbus de lui-même prend alors lentement conscience de l’inanité de son comportement passé, sombre dans le dégoût de soi et vit depuis emmuré dans les remords.

« Sur le pont, je passai derrière une forme penchée sur le parapet, et qui semblait regarder le fleuve. De plus près, je distinguai une mince jeune femme, habillée de noir. [..] J’avais déjà parcouru une cinquantaine de mètre à peu près, lorsque j’entendis le bruit, qui, malgré la distance, me parut formidable dans le silence nocturne, d’un corps qui s’abat sur l’eau. Je m’arrêtai net, mais sans me retourner. Presque aussitôt, j’entendis un cri, plusieurs fois répété, qui descendait lui aussi le fleuve, puis s’éteignit brusquement. Le silence qui suivit, dans la nuit soudain figée, me parut interminable. Je voulus courir et je ne bougeai pas. » (p. 74-75)

La chute est une longue diatribe contre un monde qui, pour le narrateur, est devenu absurde, aveuglément voué au mal, incompréhensible et sans raison d’être. C’est un implacable constat d’échec de la civilisation.

La chute est une œuvre empreinte d’un sombre désespoir. L’ambiance très lourde et déshumanisée qui nimbe cette confession contribue à la singularité du récit et crée une certaine gêne et un inconfort certain. Ce qui m’a gêné là dedans, ce n’est pas tant le profond pessimisme du récit que le cynisme affiché. Au traitement d’un sujet déjà très sombre et difficile en soi, Albert Camus ajoute une ironie appuyée et systématique difficilement soutenable. C’est superbement réalisé, mais étouffant. Il est difficile de suivre jusqu’au bout ce Jean-Baptiste Clamence si antipathique et exaspérant, qui se vante presque de se déchéance et se gargarise de son repentir : s’étant découvert coupable, il entend prouver que nous le sommes tous.

« « O jeune fille, jette-toi encore dans l’eau pour que j’aie une seconde fois la chance de nous sauver tous deux ! » Une seconde fois, hein, quelle imprudence ! Supposez, cher maître, qu’on nous prenne au mot ? Il faudrait s’exécuter. Brr… ! L’eau est si froide ! Mais rassurons-nous ! Il est trop tard, maintenant, il sera toujours trop tard. Heureusement ! » (p. 153)

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⭐ Albert Camus, La chute, éditions Gallimard, collection folio, 2013 (1956), 152 pages, 6,30 €.

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4 commentaires sur “[roman] « La chute » Albert Camus

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  1. Je l’ai lu il y a bien longtemps, et j’avoue que je ne m’en souvenais pas du tout, si ce n’est le suicide depuis le pont… mais j’aimerais bien le relire.

    1. Le suicide est LA scène du roman, le moment charnière, ce passage est glaçant, ce qui se passe alors dans l’esprit du narrateur est superbement évoqué, décrit et construit.

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