[roman] « Le Général du Roi » Daphné du Maurier

Cornouailles (Angleterre), XVIIe siècle. Honor Harris, jeune aristocrate de province, rencontre Sir Richard Glenville, soldat qui deviendra le général du roi du titre. Elle est vive, impertinente et passionnée ; il est brillant, sarcastique et ambitieux ; ils tombent amoureux, prévoient de se marier. Mais un accident rend Honor infirme et elle refuse alors de lier son destin à cet homme qu’elle aime pourtant, ne voulant pas « entraver » son ascension. Au cours des ans, et alors que la guerre civile fait rage, ils se croiseront à nouveau, leur histoire s’écrivant en pointillés…

La réussite de ce roman tient à son héroïne, Honor, un personnage au caractère fort, indomptable, qui parvient à surmonter les épreuves les plus terribles sans jamais se complaire dans l’apitoiement. Bloquée dans un fauteuil roulant, elle ne reste pourtant pas passive mais prend son destin en main, au mépris des conventions ; elle vit intensément, avec une vraie jouissance. Lucide quant à son général, un homme cruel et arrogant, unanimement détesté, elle reste sûre d’elle, de ses sentiments et de son engagement, et le soutiendra jusqu’au bout. Et même si un personnage féminin aussi libre et indépendant n’est absolument pas crédible (elle n’aurait jamais pu être aussi libre et indépendante dans l’Angleterre du XVIIe siècle), on se laisse totalement emporter par sa fougue et sa force de caractère, et on y croit. C’est bien elle l’héroïne, magnifique, de ce roman.

Et puis il y a le contexte historique, cette critique sous-jacente de la guerre, et ce questionnement sur la place des femmes en temps de guerre. Ces femmes qui voient partir leurs hommes (pères, frères, maris et fils) sans savoir s’ils reviendront un jour ; ces femmes qui, à l’arrière, doivent continuer à assurer le quotidien, nourrir les enfants, prendre soin des aînés, soigner les blessés, faire fructifier les domaines et tourner l’économie, malgré la peur, les pénuries, les pillages… Daphné du Maurier ne fait pas de récit de combats ni de description de champs de bataille, mais par le bruit du canon, la fumée des incendies, les cadavres au bord des routes, les mutilés qui reviennent du front… elle dit la guerre et ses ravages. C’est en 1945 que Daphné du Maurier se lance dans la rédaction de Le Général du Roi, en 1945 aussi qu’il sera publié. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale et la victoire acquise, en feignant d’entraîner son lecteur dans une autre guerre, un autre temps, Daphné du Maurier pose pourtant, toujours, une même question : comment éviter le pire ?

Enfin, il y a l’écriture de Daphné du Maurier, son aisance et sa fluidité malgré la complexité de son récit qui entremêle plusieurs genres (à la fois roman historique, d’aventure et d’amour) et sa capacité à transcrire des sentiments exacerbés (passion, terreur, orgueil, violence, cruauté, loyauté, honneur…) qui, inévitablement, contaminent le lecteur : C’est beau et tragique, c’est passionné et passionnant.

« Je sus alors que le mal l’emportait en lui, le possédait, corps et âme, et que rien de ce que je pourrais lui dire ne saurait l’aider dans l’avenir. Si nous avions été mari et femme, ou amants véritables, j’aurais pu, peut-être, dans cette intimité de tous les instants, lui permettre de se reprendre, l’adoucir. Mais le destin n’avait fait de moi guère plus qu’une ombre dans sa vie, un fantôme de ce qui aurait pu être. Il était venu cette nuit parce qu’il avait besoin de moi. Mais ni larmes, ni protestations, ni assurances d’amour et de tendresse éternelle ne l’empêcheraient de courir après son étoile, au malheur. » p. 210

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⭐⭐ Daphné Du Maurier, Le Général du Roi (The King’s General), traduit de l’anglais par Henri Thiès, éditions Phébus libretto, 1995 (1945), 360 pages.

Du même auteur : Rebecca.

10 commentaires sur “[roman] « Le Général du Roi » Daphné du Maurier

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    1. Oh oui, il le mérite ! Je pense avoir encore un Daphné du Maurier qui m’attend dans ma PAL (*joie !*) : « L’auberge de la Jamaïque ».

  1. C’est un des titres de Du Maurier qu’il me reste à lire, il traîne d’ailleurs sur ma PAL depuis un moment.. et tu verras, L’auberge de la Jamaïque est top !

  2. J’ai adoré ce livre pour des raisons aussi objectives que très personnelles. Je le relirai bien, tiens.

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