[roman] « Peindre, pêcher et laisser mourir » Peter Heller

« Jamais je n’aurais imaginé qu’un jour, je tirerais sur un homme. Que je deviendrais père. Que je vivrais si loin de la mer. Enfant, on imagine parfois sa vie future, à quoi elle ressemblera. Jamais je n’aurais cru que je deviendrais peintre. Que je pourrais créer un monde et y pénétrer pour m’y perdre. Que l’art serait une chose que je ne pourrais pas ne pas pratiquer. » (p. 11)

Jim, peintre en vogue, s’est installé en marge d’une petite ville du Colorado. Il y mène une vie solitaire et exiguë, rythmée par la peinture et la pêche à la mouche. Cet équilibre va basculer le jour où il prend la défense d’une petite jument maltraitée. S’en suit une course poursuite entre lui, les frères Siminoe, et les forces de police, sans quand sache très bien qui est la proie et qui est le chasseur.

L’histoire est simple ; c’est celle d’un règlement de compte, d’une chasse à l’homme. C’est une histoire de violence, tout du moins à première vue. Car c’est aussi une histoire du temps qui passe, un récit qui célèbre la nature et son effet rassérénant, un hymne aux petits plaisirs encore possibles quand le grand bonheur s’est fracassé : lire, peindre, pêcher, s’attarder, contempler et faire l’amour…

Dans ce roman, chaque chapitre est un tableau (Le fossoyeur, huile sur toile, 50×73 cm ; Route du retour ; Cheval et Corbeau) et chaque tableau dévoile un peu de ce que Jim tait, chaque tableau devient un reflet de sa conscience, un indice, presque un aveu. C’est entre les lignes du texte, entre les coups de pinceaux, que se dévoile Jim, ses pensées, ses raisons, et les clés de l’intrigue. Car c’est dans l’exercice de son art que le peintre tente de tout canaliser : la douleur, la colère, la peur même. Car Jim est un personnage sombre, complexe et ambivalent : il est à la fois sensible et impulsif, c’est un rêveur ombrageux en proie à des démons intérieurs qui le minent et le rongent sans répit. C’est un homme plein de colère, de remords et de malheurs.

De fait, il y a une violence sourde dans ce texte, une rage pas toujours contenue dont on découvre peu à peu les raisons sans pour autant l’excuser. Car Jim est assez intelligent pour savoir que même si, parfois, la violence submerge tout, elle ne règle rien. Ce roman violent est un roman sur la violence qui montre l’impasse de la violence. C’est un mélange inédit de fureur brutale, de lyrisme écolo et d’humour noir, d’action haletante et de poésie contemplative.

J’ai découvert Peter Heller avec son premier roman, La constellation du chien, un mélange surprenant, original et très réussi de nature writing et de récit post-apocalyptique, un récit que j’avais adoré. Ici, dans son deuxième roman, on retrouve certaines caractéristiques du « style » de Peter Heller et de son écriture vive et magnétique ; ce mélange inédit de genres littéraires (ici nature writing et polar), des personnages « bruts », l’hymne à la nature (l’écologie sous-tend le propos) et la mise en exergue de la valeur du temps. Et puis, j’aime ce talent qu’a Peter Heller de mêler, dans le même geste, la beauté, la poésie et une forme de tendresse à une certaine sauvagerie, à la violence la plus brute. C’est surprenant, déstabilisant et, surtout, c’est éminemment efficace, saisissant et étrangement beau.

J’ai donc retrouvé avec plaisir la plume de Peter Heller, j’ai aimé suivre ce Jim peintre-pêcheur-poète-philosophe qui parfois se laisse submerger par la rage, jusqu’au pire. J’ai aimé les éclats lumineux du récit, quand il est question de poésie, de peinture ou de nature. J’ai aimé être fascinée puis bousculée, troublée puis séduite. En bref, j’ai aimé. Beaucoup !

« Un bon tableau devrait faire ça. Inviter le regardeur à entrer en lui d’où qu’il se tienne, l’entraîner dans un voyage différent de celui qu’expérimentera son voisin. […] devant une œuvre de qualité un spectateur cesse de voir pour commencer à regarder, une action plus précise, une prise en chasse, une quête, comme on cherche le bateau d’un être aimé sur la ligne d’horizon, ou un élan entre les arbres. Devant un bon tableau, il cherche les indices de sa propre existence. » (p. 110)

« Il y a des que vous aimez, voilà tout, et voir le panneau représentant le voie ferrée et la gorge escarpée m’a rappelé que nous pouvons avancer dans la vie aussi facilement d’amour en amour que de perte en perte. Une idée à garder à l’esprit au beau milieu de la nuit, dans un moment où vous n’êtes pas sûr de savoir comment vous allez pouvoir survivre à vos trois prochaines inspirations. » (p. 178)

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⭐⭐⭐ Peter Heller, Peindre, pêcher et laisser mourir (The painter), traduit de l’anglais (États-Unis) par Céline Leroy, éditions Actes Sud, 2015 (2014), 379 pages, 23 €.

Du même auteur : La constellation du chien.

4 commentaires sur “[roman] « Peindre, pêcher et laisser mourir » Peter Heller

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  1. J’attendais beaucoup de Peter Heller tant son premier roman paru en 2013, « La Constellation du chien », m’avait ébloui. Certainement trop car ce second roman m’a déçu. Ce n’est pas un mauvais bouquin, il s’inscrit même dans un genre qui m’est souvent cher, le roman américain type : pêche et nature sauvage, cadavres et police, héros jamais totalement innocent, fatum qui s’acharne malgré une quête de rédemption etc.

    1. J’ai moi aussi préféré « La constellation du chien », plus puissant et maîtrisé que ce roman, mais cela reste très bon je trouve !

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