[roman] « Tarmac » Nicolas Dickner

Les Randall forment une dynastie d’illuminés obsédés par l’apocalypse : de génération en génération, chaque Randall se voit révéler dans une vision prophétique la date, l’heure et la nature de la fin du monde (« Chaque Randall recevait une date différente, ce qui compliquait passablement la tâche d’être pris au sérieux »). Au cours de l’été 1989, convaincue de l’imminence de la catastrophe, Ann Randall charge sa Lada, embarque sa fille Hope, et fuit. Hélas, pour cause de panne mécanique, mère et fille se retrouvent coincées à Rivière-du-Loup, insignifiante ville québécoise, et n’ont d’autre choix que d’y attendre la fin de monde… Quand la date fatidique survient enfin sans qu’apocalypse il n’y ait, la mère perd la raison et sombre dans l’alcoolisme. Hope, 18 ans, doit donc s’occuper d’elle-même et de sa mère tout en craignant de subir, elle aussi, la malédiction familiale car elle n’a pas encore reçu sa propre vision de la fin du monde…

C’est au cours de cet été 1989 que Hope va rencontrer Mickey, héritier d’une dynastie de l’industrie du béton. À l’aube de l’âge adulte, ils cherchent tous deux à échapper à une forme de prédestination familiale. Tous deux férus de films de zombies, d’anecdotes scientifiques, de nouilles déshydratés et d’actualités internationales, ils vont nouer une espèce de non-relation amoureuse mais pourtant intime… Une très jolie relation qui va parcourir tout ce roman et teinter de douceur, de tendresse et parfois de nostalgie un récit par ailleurs plutôt cynique.

Construit en une succession de courts chapitres titrés de façon souvent burlesque, parfois énigmatique (Les vingt-cinq complets d’Albert Einstein, Mégacitrons, Parum pum pum…), ce roman est porté par le style férocement ironique et décapant de Nicolas Dickner. Une façon de tenir à bonne distance les obsessions contemporaines que Nicolas Dickner aime disséquer.

« J’ai grandi dans un monde obsédé par l’apocalypse.
Dans la cour de mon école primaire, l’holocauste atomique était un sujet de conversation comme un autre. Entre deux marelles, nous discutions bunker, radiation, plutonium et mégatonnes. Certains d’entre nous, pourtant nuls en mathématiques, pouvaient débiter les moindres statistiques de l’arsenal nucléaire soviétique – et ce savoir bien quantifié rendait nos peurs plus tangibles. Qui recevrait sa part d’ogives soviétiques ? Allions-nous mourir rôtis, soufflés ou irradié ? […]
La chute de l’URSS nous laissa un peu décontenancés. Peu importe : il nous restait les pluies acides, la couche d’ozone, les substances cancérigène, le cholestérol, la désertification, la fluoration de l’eau courante et les astéroïdes – n’importe quoi, pourvu que ce soit imminent.
Nous voyions la fin du monde partout. Même un banal changement de date nous paraissait susceptible de provoquer l’effondrement de la civilisation – ou, du moins, un retour au Moyen Âge et tout ce qui s’ensuivrait : peste noire, choléra, carnages, croisades et autres pannes d’ascenseur. Le calendrier grégorien en tant qu’agent de destruction, il fallait y penser.
Dans la nuit du 31 décembre 1999, les compteurs tournèrent lentement, un fuseau horaire après l’autre – mais rien ne se produisit, et le soleil se leva sur une civilisation intacte. Seule une grand-mère avait perdu sa liste d’épicerie hebdomadaire, en banlieue de Pittsburgh. » (p. 235-236)

Dans Tarmac, la grande Histoire et le fait divers se mélangent constamment (la Guerre froide trouve des ramifications insoupçonnées dans les bunkers aménagés en sous-sols des maisons), et le loufoque et l’ordinaire se côtoient (la date de péremption sur les sachets de nouilles ramen est prophétique de l’apocalypse)… Nicolas Dickner truffe son récit de dialogues spirituels, d’images inusitées, de démonstrations pseudo-scientifiques, de références culturelles sans discrimination (il cite aussi bien Einstein et Romero que Nana Mouskouri) et d’un certain goût pour l’étrange et l’invraisemblable. C’est à la fois totalement absurde et absolument irrésistible !

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⭐⭐ Nicolas Dickner, Tarmac, éditions Denoël, 2010 (2009), 262 pages, 17,50 €.

Livre chroniqué dans le cadre du célébrissime « Québec en novembre », animé par YueYin et Karine – catégorie « Place de la République » : un roman qui a traversé l’océan.

10 commentaires sur “[roman] « Tarmac » Nicolas Dickner

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    1. Une très chouette découverte ! 🙂 J’ai aussi lu « Six degrés de liberté » du même auteur, un récit original là aussi, avec de très jolis personnages.

  1. Je crois avoir déjà lu un roman de cet auteur, mais je n’avais pas adhéré (« six degrés de liberté) . Peut être celui me plairait davantage

    1. Oh ?! J’ai bien aimé « Six degrés de liberté »… Je trouve que Nicolas Dickner a un vrai talent pour créer des intrigues originales et de jolis personnages.

  2. j’aime bien Dickner et il se trouve – ô joie – que ce roman est sur mon étagère depuis Tolkien sait quand… une bonne occasion de le ressortir peut-être 🙂

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