[roman] « Seul le grenadier » Sinan Antoon

Jawad, fils cadet d’une famille chiite de Bagdad, est destiné par son père à exercer la même profession rituelle que lui, héritée de ses aïeux : laver et préparer les corps des morts avant leur enterrement. Mais lui rêve de devenir sculpteur ! Avec l’appui de son frère, Jawad fera des études d’arts plastiques à la fin des années 1980 (alors que Saddam Hussein est au faîte de sa puissance) mais quand, dans les années 2000, les bombes américaines s’abattent sur Bagdad, les corps déchiquetés s’entassent… et Jawad est obligé de renoncer à ses rêves pour poursuivre la mission de son père.

Seul le grenadier est donc l’histoire d’un laveur de cadavres qui voulait devenir sculpteur. C’est le portrait sensible d’un jeune homme dont les rêves ont été fracassés par la guerre et ses corollaires (déchirements interconfessionnels, bombardements, attentats-suicides…). Peu à peu, la guerre lui a tout pris : sa foi, son frère, son art, son père, son amour, son avenir… Rien de glauque pourtant dans ce récit de la perte malgré le contexte (Bagdad pendant la guerre Iran-Irak puis sous les bombes et l’occupation américaine) mais beaucoup de douceur, pas mal de désillusions et un brin d’amertume.

« Je suis comme le grenadier, mais mes branches ont été toutes coupées, cassées et enterrées avec les cadavres.
Mon cœur, lui, est devenu une grenade desséchée, qui bat au rythme de la mort et qui me lâche en tombant à chaque instant, dans un gouffre sans fond. » (p. 316)

Le grenadier du titre est l’arbre se trouvant dans la cour de la salle de lavage des morts, qui boit l’eau qui a servi à laver les défunts : « Je suis sorti dans le jardin et me suis accroupi devant le grenadier que mon père aimait beaucoup. Il avait bu les eaux de la mort des décennies durant […]. Les fleurs écarlates du grenadier commençaient à s’épanouir. Petit, j’en mangeais les fruits goulûment, quand mon père les cueillait et les rapportait à la maison. Mais je n’y avais plus touché dès que j’avais compris comment cet arbre se nourrissait. » (p. 117). Il est la métaphore d’une vie hantée et nourrie par la mort, de l’imbrication de la vie et de la mort dans un pays traumatisé par la violence ; il est aussi le symbole d’un espoir, le fruit du grenadier contenant la promesse du paradis selon un hadith cité en exergue par l’auteur : « Il n’est de grenade qui ne contienne une graine des grenades du paradis ».

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⭐⭐ Sinan Antoon, Seul le grenadier (Wahdaha shajaratu al-rummân), traduit de l’arabe (Iark) par Leyla Mansour, éditions Actes Sud, collection Babel, 2017 (2013), 315 pages, 8,80 €.

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6 commentaires sur “[roman] « Seul le grenadier » Sinan Antoon

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    1. C’est touchant en effet, et c’est aussi très intéressant d’avoir un point de vue « interne » de Bagdad sous les bombes.

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