[roman] « Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon » Jean-Paul Dubois

« La prison nous avale, nous digère et, recroquevillés dans son ventre, tapis dans les plis numérotés de ses boyaux, entre deux spasmes gastriques, nous dormons et vivons comme nous le pouvons. » (p. 11)

Quand on fait la connaissance de Paul Hansen, le narrateur, il est incarcéré au pénitencier de Montréal où il partage sa cellule avec Horton, un colossal biker prêt à « couper en deux » tous ceux qui ne lui reviennent pas mais qui est terrorisé par les souris et les ciseaux du coiffeur. La raison qui a conduit Paul en prison ne nous sera révélée que tardivement ; entre temps, remonteront à la surface les souvenirs d’un bonheur anéanti. Car pour tenir, Paul convoque ses souvenirs et parle avec ses morts : sa compagne, la lumineuse Winona, une irlando-algonquine pilote d’hydravion ; son père Johannes, pasteur danois austère, fidèle à son ministère même après avoir perdu la foi ; sa mère Anna, libertaire et excentrique, à l’athéisme aussi irréductible que son amour du cinéma, qui n’hésita pas à programmer un film porno dans son cinéma d’art et d’essai toulousain malgré sa condition de « femme du pasteur » ; la chienne Nouk qui comprend tout…

« j’aimais ce temps, déjà lointain, où mes trois morts étaient encore en vie. » (p. 15)

C’est un brave gars Paul, un type doux et bienveillant. Alors, pourquoi un tel homme est-il en prison ? Petit à petit, au grès de ses réminiscences, on reconstitue sa biographie, les hasards de la vie qui l’ont menés du Danemark natal de son pasteur de père au Canada algonquin de la femme de sa vie en passant par la ville rose de sa soixante-huitarde de mère, pour finir comme concierge-homme à tout faire d’une résidence pour retraités aisés. Il nous confie les bonheurs immenses et les drames dont on ne se console jamais qui ont jalonnés sa vie et, d’aléas en imprévus, son récit nous mène implacablement au point de rupture vers lequel au voit Paul se diriger sans pouvoir le retenir. Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon est donc l’histoire d’un homme de bonne volonté qui finit par tout perdre : la foi, le contrôle de sa vie, son métier, son rôle social, son honneur, ses proches, le bonheur, la liberté…

L’écriture de Jean-Paul Dubois est à la fois élégante et alerte, grave et poétique, teintée d’une douce ironie, d’un certain onirisme et, toujours, d’une tendre fraternité. Car l’auteur aime ses personnages (et nous les fait les aimer) et se place, toujours, à hauteur d’homme : il observe et décrit les hommes comme ils sont, généreux ou mesquins, intègres ou tyranniques, amicaux ou méprisants, et, pour la plupart, désenchantés. Jean-Paul Dubois parsème son récit de mille détails à la fois parfaitement réalistes et totalement insolites. Cet étrange mélange donnant quelque chose d’assez singulier et de totalement irrésistible : tout sonne juste dans ce roman captivant, drôle et profond.

Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon est un roman très touchant sur les regrets, l’échec, le bonheur perdu et la manière dont les morts nous accompagnent. C’est une œuvre qui séduit par sa délicatesse et sa profonde humanité. C’est un magnifique roman, doux, poétique, mélancolique et lumineux.

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logo-goncourt⭐⭐⭐ Jean-Paul Dubois, Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon, éditions de l’Olivier, 2019, 245 pages, 19 €.

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