[essai] « L’origine des autres » Toni Morrison

En 2016 Toni Morrison a donné six conférences à l’Université de Harvard dans le cadre d’un cycle intitulé « La littérature d’appartenance » ; ce sont les textes de ces conférences qui sont retranscrits ici. Toni Morrison sollicite l’histoire, la sociologie, l’anthropologie, la psychologie et surtout l’analyse littéraire (elle illustre son propos avec des témoignages d’esclaves et d’esclavagistes ; elle analyse des œuvres de Harriet Beecher Stowe, Ernest Hemingway, William Faulkner, Flannery O’Connor… mais aussi ses propres romans) pour étayer l’affirmation centrale du recueil : la race est une construction sociale.

La base de la réflexion de Toni Morrison est celle de l’humanisme : « La race est la classification d’une espèce et nous sommes la race humaine, point final. » Elle rappelle d’ailleurs une chronologie essentielle entre « race » et « racisme », à savoir que « le racisme précède la race ». Celle-ci n’est pas une donnée naturelle préalable, mais une élaboration nécessaire pour faire de l’autre un non-sujet. L’objectif de l’autrice est de raconter ici l’invention de l’Autre. « Mais pour les humains en tant qu’espèce avancée, notre tendance à isoler et à considérer ceux qui ne sont pas dans notre clan comme étant l’ennemi, les vulnérables et les défaillants qu’il faut contrôler, a une longue histoire qui ne se limite pas au monde animal ni à l’homme préhistorique. La race a été un critère constant de différenciation, tout comme la richesse, la classe sociale et le genre, donc chacun est affaire de pouvoir et de contrôle. » (p. 16-17)

Toni Morrison remonte d’abord aux thèses eugénistes des XVIIIe et XIXe siècle : C’est parce que l’autre n’est pas tout à fait un humain qu’il peut être maltraité. L’esclavage ainsi justifié, la plupart des Occidentaux de l’époque n’avaient aucun scrupule à exploiter les Noirs. Morrison cite notamment des extraits du journal d’un propriétaire d’esclave qui notait avec minutie, entre deux remarques sur l’agriculture, la météo ou le bétail, le détail de ses viols sur les esclaves de sa plantation ou leurs punitions au fouet : « des tâches quotidiennes ». Ce qui est à la fois abominable et remarquable dans les notes de ce planteur, comme le pointe Morrison, c’est « le divorce de Thistlewood avec le jugement moral, pas du tout atypique, qui éclaire l’acceptation de l’esclavage ». C’est cette déshumanisation qui autorise l’esclavage.

La démonstration de Toni Morrison s’appuie ensuite sur la littérature ; elle convoque quelques grand textes et auteurs de littérature américaine pour montrer comment ils ont contribué au racialisme. Ainsi, le célèbre roman La case de l’oncle Tom (Harriet Beecher Stowe, 1852) a tenté d’embellir l’esclavage en affirmant que les Noirs sont gentils et dociles et aiment servir. Elle montre comment, chez Faulkner, le métissage est nécessairement destructeur, et comment Hemingway participe à l’exotisation de l’Autre et, ainsi, à sa construction comme menace. Enfin, revenant sur son propre travail, elle analyse ses tentatives, souvent mal comprises, d’écrire hors de l’obsession de la couleur (Paradis, Home, L’œil le plus bleu, Délivrances) ; elle expose comment elle a dénoncé le colorisme (Délivrances et L’œil le plus bleu) ; elle examine les romans dans lesquels elle a exploré cette « énigme » de l’invention de l’Autre (Un Don, Paradis, Beloved).

Toni Morrison évoque aussi quelques souvenirs personnels qui ont construit sa réflexion. Elle raconte ainsi que son arrière-grand-mère, femme très respectée, les rencontrant pour la première fois elle et sa sœur encore enfants, et s’étonnant de leur teint assez clair, déclara : « Ces enfants ont été trafiquées ». Cette remarque fut pour Toni Morrion un déclencheur, sa première confrontation à l’imaginaire de la pureté et de la supériorité ou de l’infériorité raciale, et à l’omniprésence et la force destructrice de la création d’un Autre.

Émouvante quand elle conte ses expériences personnelles, passionnante quand elle sonde son propre travail, pertinente et tranchante quand elle analyse les textes d’Hemingway ou de Faulkner, éclairante quand elle cite des récits d’esclaves ou d’esclavagistes, Toni Morrison aborde toujours la question raciale avec lucidité et humanisme ; mais sans attention particulière portée à sa dimension historique, ce que j’ai regretté.

L’origine des autres est un essai court (une centaine de pages) et dense dans lequel Toni Morrison délivre un discours franc et corrosif. Elle fait preuve d’une grande finesse dans sa perception psychologique du rapport à autrui et livre une analyse percutante de la question de l’altérité et de l’appartenance, démontrant et dénonçant les différents mécanismes socio-culturels du racisme et du colorisme.

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⭐⭐ Toni Morrison, L’origine des autres (The Origin of Others), traduit de l’anglais (États-Unis) par Christine Laferrière, Christian Bourgeois éditeur, 2018 (2017), 91 pages, 13 €.

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