[roman] « Les soleils des indépendances » Ahmadou Kourouma

Fama, prince malinké, a tout perdu suite à la colonisation et aux indépendances : statut social, richesse, prestige. Il vit aujourd’hui à la ville, dans la capitale de la République de la côte des ébènes, loin des terres de ses aïeux. Il vit en « vautour » grâce aux oboles faites lors des funérailles et grâce au dévouement de sa femme qui vend du riz cuisiné au marché. Tout au long du roman, Fama, prince déchu, le dernier de sa ligné, tentera de reconstruire, sans succès, sa dignité perdue.

Dans un premier temps le style de ce roman, à la syntaxe bousculée, empreint d’oralité, parsemé de proverbes africains et teinté d’ironie, est assez déroutant. Mais on se laisse par la suite séduire par ses descriptions très vivantes, saturées de sensations : on endure la chaleur étouffante ; la poussière omniprésente nous irrite la peau, la gorge, les yeux ; les odeurs, puissantes, agacent nos narines ; et le djembé rythme notre lecture…

Quant à l’histoire, à celle de Fama, pourtant le personnage principal, j’ai préféré celle de Salimata, sa femme, quand elle nous parle de sa condition, de son excision, du viol qu’elle a subi, de son mariage forcé, de son désir de maternité… Son récit, parfois très dur, est poignant et constitue, pour moi, les plus belles pages de ce roman. Son histoire s’avère bien plus intéressante et touchante que celle de son mari qui semble se complaire dans l’auto-apitoiement et la nostalgie de son prestige passé.

Les soleils des indépendances est un récit multiple qui brasse énormément de thèmes. Il témoigne des profondes transformations politiques, économiques, sociales, religieuses et culturelles induites par la colonisation et par la décolonisation dans les pays de l’Afrique-Occidentale française. Il révèle l’ambiguïté et la complexité du temps des indépendances en décrivant une Afrique prise entre son désir d’émancipation, l’espoir suscité par les indépendances, et ce temps d’après régit par les dictatures. C’est aussi une critique acerbe de la condition de la femme en Afrique. C’est un roman sombre, empreint de pessimisme.

« Mais au fond, qui se rappelait encore parmi les nantis les peines de Fama ? Les soleils des Indépendances s’étaient annoncés comme un orage lointain et dès les premiers vents Fama s’était débarrassé de tout : négoces, amitiés, femmes pour user les nuits, les jours, l’argent et la colère à injurier la France, le père, la mère de la France. Il avait à venger cinquante ans de domination et une spoliation. Cette période d’agitation a été appelée les soleils de la politique. Comme une nuée de sauterelles les Indépendances tombèrent sur l’Afrique à la suite des soleils de la politique. Fama avait comme le petit rat de marigot creusé le trou pour le serpent avaleur de rats, ses efforts étaient devenus la cause de sa perte car comme la feuille avec laquelle on a fini de se torcher, les Indépendances une fois acquises, Fama fut oublié et jeté aux mouches. Passaient encore les postes de ministres, de députés, d’ambassadeurs, pour lesquels lire et écrire n’est pas aussi futile que des bagues pour un lépreux. On avait pour ceux-là des prétextes de l’écarter, Fama demeurant analphabète comme la queue d’un âne. Mais quand l’Afrique découvrit d’abord le parti unique (le parti unique, le savez-vous ? ressemble à une société de sorcières, les grandes initiées dévorent les enfants des autres), puis les coopératives qui cassèrent le commerce, il y avait quatre-vingts occasions de contenter et de dédommager Fama qui voulait être secrétaire général d’une sous-section du parti ou directeur d’une coopérative. Que n’a-t-il pas fait pour être coopté ! Prier Allah nuit et jour, tuer des sacrifices de toutes sortes, même un chat noir dans un puits ; et ça se justifiait ! Les deux plus viandés et gras morceaux des Indépendances sont sûrement le secrétaire général et la direction d’une coopérative… Le secrétaire général et le directeur, tant qu’ils savent dire les louanges du président, du chef unique et de son parti, le parti unique, peuvent bien engouffrer tout l’argent du monde sans qu’un seul œil ose ciller dans toute l’Afrique.
Mais alors, qu’apportèrent les Indépendances à Fama ? Rien que la carte d’identité nationale et celle du parti unique. Elles sont les morceaux du pauvre dans le partage et ont la sécheresse et la dureté de la chair du taureau. Il peut tirer dessus avec les canines d’un molosse affamé, rien à en tirer, rien à sucer, c’est du nerf, ça ne se mâche pas. Alors comme il ne peut pas repartir à la terre perce que trop âgé (le sol du Horodougou est dur et ne se laisse tourner que par des bras solides et des reins souples), il ne lui reste qu’à attendre la poignée de riz de la providence d’Allah en priant le Bienfaiteur miséricordieux, parce que tant qu’Allah résidera dans le firmament, même tous conjurés, tous les fils d’esclaves, le parti unique, le chef unique, jamais ils ne réussiront à faire crever Fama de faim. » (p. 24-25)

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⭐ Ahmadou Kourouma, Les soleils des indépendances, éditions du Seuil, collection Points, 1995 (1970), 195 pages.

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2 commentaires sur “[roman] « Les soleils des indépendances » Ahmadou Kourouma

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  1. Son style m’a perdue d’emblée, je me suis arrêtée au bout d’une trentaine de pages, gênée par l’excès de lyrisme, et la dimension obscure de la narration…

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