[roman] « Kinderzimmer » Valentine Goby

« Kinderzimmer » : « chambre d’enfant » en allemand, « pouponnière ». Oui, mais à Ravensbrück, en 1944. Mila est déportée dans ce camp sans savoir qu’elle est enceinte, et c’est dans le camp qu’elle va mettre au monde son enfant. Mais les bébés nés au camp ont trois mois d’espérance de vie…

Ce roman raconte donc l’indicible, avec des scènes particulièrement dures, très difficiles à lire. Il s’agit d’un texte âpre, terrible et douloureux. Il retrace le quotidien du camp entre la faim, la crasse, les poux, la puanteur, le froid, la cruauté des gardiennes, les humiliations, les coups, le travail harassant, la terreur, la mort omniprésente… Mais ce roman recèle aussi quelques éclats lumineux, de menues actions de résistance, de solidarité et d’amitié, des marques d’humanité qui permettent de tenir, de « ne pas mourir avant la mort ». Ainsi, alors que Mila dans un premier temps refuse sa grossesse, ce sont ses compagnes de détention qui vont, collectivement, la prendre en charge et œuvrer pour sa survie et celle de son bébé. On va assister à toute une entreprise d’entraide entre ces femmes qui ont, toutes, besoin d’une raison de continuer, d’un but pour s’en sortir, et cet enfant va être ce but, cet espoir.

– […] Je vais te faire embaucher au Betrieb. La couture, c’est mieux pour toi. Le rythme est soutenu mais tu es assise. D’accord ?
– Je ne sais pas.
– Si tu dis oui c’est notre enfant. Le tien et le mien. Et je te laisserai pas.
Mila se retourne :
– Pourquoi tu fais ça ? Qu’est-ce que tu veux ?
– La même chose que toi. Une raison de vivre.
(p. 90-91)

Kinderzimmer est un roman très documenté (basé sur les témoignages de survivants du camp) qui m’a permis de découvrir cette particularité incongrue du camp de Ravensbrück : entre septembre 1944 et mars 1945, une pouponnière y a été mise en place pour « accueillir » les nouveau-nés (jusqu’alors les bébés étaient condamnés dès la naissance). Pendant les six derniers mois de fonctionnement du camp, cinq cent vingt-deux nourrissons vont y naître, seuls trente-cinq vont en sortir vivants.

Mais comment raconter l’innommable ? Comment relater Ravensbrück ? C’est aussi ce questionnement que porte le texte de Valentine Goby : « […] il faut des historiens, pour rendre compte des événements ; des témoins imparfaits, qui déclinent l’expérience singulière ; des romanciers, pour inventer ce qui a disparu à jamais : l’instant présent. » (p. 217)

Kinderzimmer est un roman grave et douloureux, mais aussi étrangement lumineux. Bouleversant.

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⭐⭐⭐ Valentine Goby, Kinderzimmer, éditions Actes Sud, 2013, 221 pages, 20 €.

6 commentaires sur “[roman] « Kinderzimmer » Valentine Goby

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  1. Tu exprimes très bien l’intensité qui se dégage de ce roman, et les sensations fortes qu’il provoque.. une lecture coup de poing, dont j’ai gardé quelques souvenirs très nets.

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