[roman] « La Dégustation » Yann Queffélec

Le 2 avril 1973, à Nice, Bernard Tangor épousa civilement Muriel Frichot, la fille d’un ami. Il était en bleu marine, elle en blanc, un camélia rouge à la ceinture.
« Oui », dit-elle au maire en souriant.
Elle avait dit oui. Il pensait qu’elle dirait non. Qu’elle prendrait peur et s’en irai en courant. Erreur. Cette jolie fille aux yeux noirs l’aimait. A cinquante ans, il se mariait avec une demoiselle qui fêtait le jour même sa majorité. Anniversaire et mariage – beau doublé.

C’est l’histoire d’un homme de 50 ans et d’une jeune femme de 21 ans qui s’aiment malgré tout. Elle est jeune, belle et brillante ; il est riche, cultivé et désinvolte. Il est son pygmalion. Bonheur made in Côte d’Azur. Sauf que, petit à petit, une ombre s’immisce entre eux : le passé trouble de Michel vient éroder leur union…

On ne déteste pas Michel immédiatement, dans un premier temps on se méfie juste un peu, on sent qu’il cache quelque chose et on sent que ce qu’il cache n’est pas joli-joli. Petit à petit, on devine entre les lignes un passé de collaboration lors de la Seconde Guerre Mondiale, on devine aussi qu’il est directement lié à la déportation de la grand-mère de Muriel. On s’interroge alors : pourquoi Muriel refuse-t-elle d’entendre les mises en garde de sa famille et les rumeurs sur Michel ? Pourquoi élude-t-elle ses suspicions ? L’amour peut-il abolir l’horreur ? Et s’agit-il bien d’amour ?

L’ambiance de ce roman est poisseuse et pestilentielle. Plus on avance dans le récit, plus ça pue, et moins j’ai adhéré. Au final, ce roman est agaçant. Agaçants le cynisme froid et l’antisémitisme larvé de Michel. Agaçante la passivité de Muriel qui fait la sourde alors qu’en elle-même elle sait, elle a reconnu Michel. Agaçante la confrontation inaboutie entre les deux époux au moment de vérité. Agaçant le dénouement qui ne résout rien et n’apporte aucune réponse…

J’ai refermé ce livre avec la nausée.

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😠 Yann Queffélec, La Dégustation, éditions France Loisirs, 2003, 283 pages.

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[roman] « Rebecca » Daphné Du Maurier

J’ai rêvé la nuit dernière que je retournais à Manderley. (p. 7)

Ils se rencontrent à Monte-Carlo, elle, simple demoiselle de compagnie réservée et un peu gauche, lui, Maximilien de Winter, riche veuf anglais. Ils se marient, puis s’installent en Cornouailles, à Manderley, dans le majestueux manoir de la famille de Winter. Mais tant le domaine que ses habitants semblent hantés par le souvenir de la première Madame de Winter, la divine et redoutable Rebecca, morte dans des circonstances bizarres… Commence alors pour la frêle nouvelle épouse une lente et progressive descente aux limites de la paranoïa.

Débute ainsi un étrange récit qui, tout d’abord, se concentre sur la description de la vie quotidienne de la nouvelle Madame de Winter et de ses efforts pour trouver sa place dans un univers marqué par le souvenir omniprésent de la précédente Madame de Winter. Daphné Du Maurier excelle dans l’art de distiller les indices du déséquilibre : ses descriptions des lieux et des personnages sont subtiles et essentielles ; en quelques mots, elle crée une atmosphère vénéneuse, nimbée de mystère, quasi fantastique, et met en évidence les ambiguïtés des personnages. Et, bien vite, à cette première trame de récit sentimental, variation sur la rivalité féminine (mais comment rivaliser avec le souvenir idéalisé d’une morte ?), se mêle le suspens policier (dans quelles circonstances exactement Rebecca s’est-elle noyée ?), le roman psychologique (la narratrice ne sombre-t-elle pas peu à peu dans la paranoïa, voire la folie ?), et le roman gothique (des paysages oniriques, de la grisaille menaçante, un manoir majestueux et inquiétant, peut-être même hanté…). La magie de Rebecca est de mêler ainsi, d’habile façon, le roman gothique du XIXe siècle, l’intrigue à suspense du XXe, et le roman psychologique. Le tout fait de Rebecca un roman à l’inquiétante étrangeté, hypnotique, terriblement efficace et qui, une fois refermé, garde ses ambiguïtés et une part de mystère !

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♥ ♥ Daphné Du Maurier, Rebecca (Rebecca), traduit de l’anglais par Anouk Neuhoff, éditions Le Livre de Poche, 2016 (1938), 632 pages, 8,30 €.

Challenge des 500 livres

[polar] « Un avion sans elle » Michel Bussi

23 décembre 1980, 00h33.
L’Airbus 5403 Istanbul-Paris décrocha. Un plongeon de près de mille mètres en moins de dix secondes, presque à la verticale, avant de se stabiliser à nouveau. La plupart des passagers dormaient. Ils se réveillèrent brusquement avec la sensation terrifiante de s’être assoupis sur le fauteuil d’un manège de foire. (p. 9)

23 décembre 1980, crash d’un avion dans le Jura. Qui est la petite libellule de 3 mois, seule survivante du drame ? Deux familles se la disputent… Et c’est finalement la justice qui tranche : elle sera Émilie Vitral ! Mais cela ne convient pas aux de Carville qui engagent un détective privé, à charge pour lui de découvrir enfin une preuve irréfutable de l’identité de l’enfant. 18 ans plus tard, Lylie est devenue une belle jeune femme, elle a la vie devant elle, mais toujours des tas de questions plein la tête… Qui est-elle vraiment ? Le détective privé prétend avoir enfin découvert le fin mot de l’affaire, avant d’être assassiné, laissant en héritage à Lylie un cahier contenant tous les détails de son enquête. Mais après sa lecture, Lylie disparaît, et Marc, son « frère », qui oscille pour elle entre amour fraternel et charnel, se lance dans une course contre la montre pour la retrouver. Face à lui, Malvina de Carville, la peut-être sœur de Lylie, totalement psychopathe, est prête à tout elle aussi pour retrouver sa sœur et enterrer les secrets de famille…

Un style direct, une intrigue bien construite et très rythmée, des rebondissements à foison, un suspens tenu jusqu’au bout : Un avion sans elle est, indéniablement, un roman efficace et prenant ! Ça, c’est pour le côté « bien fichu » du roman. Passons donc maintenant aux côtés « aïe ça pique ! » En premier lieu : mais quelle idée farfelue a traversé l’esprit de Michel Bussi d’affubler son détective privé d’un nom aussi ridicule que « Crédule Grand-Duc » ?! Certes, cela masque efficacement son côté « obscur », mais cela lui ôte aussi toute crédibilité. Ensuite, les deux familles se disputant Lylie sont franchement caricaturales dans leur opposition : la famille très riche est très méchante et croit pouvoir tout résoudre avec des billets ; la famille très pauvre est très gentille et incorruptible, mais le sort (et les riches-méchants) s’acharne sur elle. Enfin, les personnages sont bien stéréotypés eux aussi, à commencer par Lylie, femme sans défaut, belle, intelligente, douée en musique… et irrémédiablement exaspérante ! Marc, son « frère-amant », est lui tellement falot que l’on se demande ce qu’elle peut bien lui trouver ! Quant à la relation entre Lylie et Marc justement… elle met tout de même un petit peu mal à l’aise.

Bref, une lecture détente, facile et pas désagréable, parfaite en « lecture de plage ». Mais pas plus.

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♥ Michel Bussi, Un avion sans elle, éditions Pocket, 2013 (2012), 572 pages, 7,80 €.